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Mar 14

Bonus de notre numéro 53 : Nazisme, SS et occultisme.

Suite à notre dossier paru dans le numéro 53 portant sur les racines, les mythes et les légendes l’occultisme et de l’ésotérisme SS et nazi, voici un bonus gratuit de l’auteur, Stéphane Mantoux.

Des liens entre ufologie et mythes de l’occultisme nazi

Dès le XIXe siècle, le développement de l’ésotérisme et de l’occultisme est lié à la place grandissante de la science dans les sociétés européennes. Ces doctrines cherchent à se rattacher à une lecture scientifique du monde, comme le montre « l’évolutionnisme » de Blavatsky, inspiré des théories de Darwin. Paradoxalement, après la Seconde Guerre mondiale, c’est le développement d’une littérature populaire sur ces sujets qui manifeste le plus un rattachement à la science, contrairement à l’ésotérisme « savant ». Les sciences occultes deviennent des « parasciences ». C’est ainsi également que l’ésotérisme est rapidement associé à l’ufologie, qui naît en 1947. De nombreux témoins déclarent avoir vu des ovnis, aux Etats-Unis, jusqu’en 1950, date à laquelle paraissent les premières publications tendant à en faire des engins extraterrestres.

Ovni nazi

Ovni nazi

En France, le phénomène des ovnis se déclenche en 1954, entre fin septembre et début novembre, avec de multiples apparitions signalées ici et là. L’affaire est suffisamment importante pour que le magazine Sciences & Vie y consacre un dossier en 1958, traitant des faits exposés dans un livre d’Aimé Michel, Mystérieux objets célestes. Mais Science & Vie n’occupe pas, alors, une position centrale dans la vulgarisation scientifique légitime. Dès 1951, année de la sortie des premiers livres sur les soucoupes volantes, Gallimard sort sa collection de science-fiction Fleuve Noir, ainsi que les éditions De Noël, qui éditent leur propre collection. Le juriste français Marc Tirouin, fondateur de la revue Atlantis et de la publication Ouranos, discute l’origine extraterrestre supposée de peintures rupestres du Sahara, établissant un lien entre ésotérisme et ufologie.

 Le vrai décollage du mythe de l’occultisme/ésotérisme nazi a lieu en 1960 avec la publication du Matin des magiciens, de J. Bergier et L. Pauwels. Le succès de ce livre, que les auteurs présentent comme du réalisme fantastique, confondant réalité et merveilleux, sans évoquer une nostalgie du passé ni de quelconques sociétés secrètes, est immédiat. Pauwels cherche à diffuser l’ésotérisme, vu comme alliance de la science et de la spiritualité, au plus grand nombre. Les deux auteurs n’en sont pas à leur coup d’essai : ils ont traduit précédemment les ouvrages de Charles Fort et H.P. Lovecraft. Bergier lui-même est un rationaliste, qui n’a jamais cru aux soucoupes volantes, mais qui n’oppose pas occultisme et rationalité. Le livre est publié dans la prestigieuse collection blanche de Gallimard, ce qui peut étonner. En réalité, il s’inscrit dans la montée de la contre-culture et d’un regain d’intérêt pour l’occulte.

Le Matin des Magiciens

Le Matin des Magiciens

L’ouvrage s’est probablement vendu, en français, à un million d’exemplaires. Constamment réédité, il a été traduit dans une dizaine de langues étrangères. L’éditeur américain Avon, semble vouloir le rattacher au mouvement hippie, comme le proclame le quatrième de couverture : « an international “underground” bestseller ». En France, le livre fait débat, au point que l’Union rationaliste publie un ouvrage pour contrer le propos des deux auteurs, Le Crépuscule des Magiciens, en 1965. Curieusement pourtant, les rationalistes reprennent l’argument de Pauwels et Bergier selon lequel une conspiration occultiste expliquerait la montée du nazisme. Les deux auteurs capitalisent sur le succès du livre en lançant une revue, Planète, dont le premier numéro sort en novembre 1961 : là encore, le succès est au rendez-vous. La revue est traduite à l’étranger et attire des auteurs d’autres magazines, dont Science & Vie. Une enquête auprès des lecteurs en 1967 confirme que ceux-ci sont surtout des diplômés de l’enseignement supérieur, intéressés par les questions scientifiques et non pas par les sciences occultes. Planète devient Nouveau Planète en 1968, et Jacques Bergier prend ses distances avec la revue.

 

Jacques Bergier

Jacques Bergier

Il faut dire que les autres éditeurs voient les retombées commerciales de l’engouement suscité par la publication du Matin des Magiciens. En 1963, Robert Laffont lance la collection Les énigmes de l’univers, où publie notamment Robert Charroux (pseudonyme de Robert Grugeau), un auteur français qui est l’un des principaux propagateurs du mythe de l’occultisme nazi. Le 27 septembre 1973, lors d’un débat télévisé aux Dossiers de l’écran, Bergier attaque violemment Charroux, et ses thèses abracadabrantes, confirmant qu’il est un rationaliste pour beaucoup. J’ai Lu suit Robert Laffont en 1968 avec L’aventure mystérieuse, une collection où l’on trouve également nombre de traductions ou de publications propageant le mythe de l’occultisme/ésotérisme nazi. On voit combien la parution du Matin des Magiciens a contribué à diffuser ces théories dans une culture populaire, les éditeurs s’étant aussi emparés du thème.

 Pour en savoir plus :

 « Renaissance d’un ésotérisme occidental (1945-1960) », in Pierre Lagrange et Claudie Voisenat, L’ésotérisme contemporain et ses lecteurs. Entre savoirs, croyances et fictions, Éditions de la Bibliothèque publique d’information, 2005, p.45-96.

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