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Mai 28

Cobras Rouges : les P-39 soviétiques au-dessus du Kouban

Dans 2GM 54, actuellement en kiosque, nous faisons paraitre un article sur la bataille aérienne du Kouban de 1943. L’auteur nous offre ici un petit bonus en s’attardant plus particulière sur un des appareils les plus méconnus de la chasse soviétique en le replaçant dans le contexte de cette bataille.

 

Ouverture de l'article sur la bataille aérienne du Kouban dans 2GM 54

Ouverture de l’article sur la bataille aérienne du Kouban dans 2GM 54

Cobras Rouges : les P-39 soviétiques au-dessus du Kouban

Entre 1941 et 1945, l’URSS a reçu, via le Lend-Lease, près de 5 000 Bell P-39 Airacobras, soit près de la moitié du nombre total d’appareils produits. Ce chasseur à court rayon d’action, peu efficace à haute altitude, délicat à prendre en main pour un pilote inexpérimenté, ne convient pas aux Américains. Il se montre en revanche totalement adapté aux conditions du combat aérien sur le front de l’est : duels à faible altitude, unités aériennes opérant très près du front… même si la maintenance de l’appareil pose problème, les pièces détachées arrivant directement de l’usine Buffalo, à New-York, les Soviétiques improvisent pour maintenir leur appareil en état et accentuent l’entraînement des pilotes. Le succès des VVS (Voienno-vozduchnyie sily : Forces aériennes sovéitiques) dans le Kouban coïncide avec l’arrivée massive du P-39 Airacobra sur le front. Il n’est évidemment pas dû qu’aux appareils américains [1]. Il tient à la sauvegarde de l’industrie de production d’avions, déplacée en 1941 puis alimentée grâce au Lend-Lease, mais aussi à la réorganisation impulsée depuis le printemps 1942 par Novikov, le patron des VVS. Novikov crée en 1942 les armées aériennes, pour centraliser la puissance aérienne et l’intégrer dans une doctrine de combinaison des armes alors en pleine genèse. L’arrivée du P-39 permet de tester l’utilisation plus poussée des radios et d’organiser la liaison air-sol. Enfin, des initiatives venues d’en bas, des pilotes, sont encouragées, comme le montre la prise en compte des remarques du pilote de chasse Alexandre Pokryshkine. Celui-ci copie le modèle allemand et insiste tout particulièrement sur l’avantage de l’altitude et de la manœuvre verticale. Des as allemands comme Günther Rall constatent l’amélioration des VVS, même s’ils n’ont que dédain pour le P-39, pourtant capable de tenir la dragée haute contre les versions du Bf 109, F ou G [2].

Un Bf 190 G en Russie

Un Bf 190 G en Russie

Parmi les unités de légende de l’Armée Rouge pendant la Grande Guerre Patriotique, la 216e division de chasse (plus tard 9e division de chasse de la Garde) rejoint dans le panthéon la 316e division de fusiliers de Panfilov, la 62e armée de Tchouïkov ou la 150e division de fusiliers du Reichstag. Cette unité, créée en mai 1942, est équipée à partir de la fin de cette même année et jusqu’en 1945 de P-39 Airacobras. 46 de ses pilotes deviennent héros de l’Union Soviétique, dont 3 à deux reprises (Grigoriy Rechkalov, Dmitriy Glinka et Aleksandr Klubov) et l’un, Alexandre Prokryschkine, à trois reprises. Près de 2 050 P-39 sont livrés à l’URSS par la route de l’Iran, et environ 2 600 via l’Alaska et la Sibérie, à partir du mois d’août 1942. Environ 110 arrivent par les convois du nord. Le total de P-39 représente la moitié du nombre de chasseurs livrés aux Soviétiques par le Lend-Lease. C’est surtout la version Q du P-39 qui est fournie aux VVS. Contrairement à une légende tenace, le P-39, avec son excellent armement embarqué (canon de 37 mm notamment), n’a pas servi dans un rôle d’appui au sol, mais bien comme avion de chasse, sur le front de l’est.

Le 16e régiment de chasse de la 216e division, puis le 45e régiment de chasse qui en fera ensuite partie, abandonnent leurs appareils soviétiques en août 1942 pour gagner Nasosnyy, au nord-ouest de Bakou, sur la mer Caspienne. Dans des conditions spartiates, ils prennent contact avec le P-39 Airacobra. Le 16e régiment découvre les appareils américains alors que le 45e régiment a déjà volé, pour

Alexandre Prokryschkine

Alexandre Prokryschkine

partie, sur Curtiss P-40 Warhawk. Dès le mois de septembre, le capitaine Pokryshkine, qui sait que les P-39 sont équipés de radios, commencent à entraîner ses pilotes à l’utilisation de ce matériel. Le 45e régiment est le premier à être équipé de P-39 convoyés depuis l’Iran. Le régiment, commandé par un Ossète, le major Ibragim Dzusov, est expédié au-dessus du Kouban en mars 1943. Le 16e régiment reçoit ses appareils le même mois et il est engagé au-dessus de la péninsule de Taman dès le 9 avril [3].

Les P-39 de la 216e division de chasse commencent par se heurter, au-dessus du Kouban, aux Bf 109 F et G, qu’ils surclassent en piqué, et ils peuvent rivaliser avec eux dans les manœuvres verticales et horizontales. La pratique change : au départ, les P-39 volent à vitesse réduite, pour économiser le carburant. Rapidement, ils reçoivent l’autorisation de voler beaucoup plus vite, et les victoires vont suivre en conséquence. Le P-39 domine les Bf 109 sur le plan horizontal, et ceux-ci cherchent fréquemment à se dégager en piqué. Les Allemands craignent aussi le redoutable armement du P-39, notamment le canon de 37 mm capable de pulvériser un Bf 109 ou un Fw 190 avec un seul obus. Les Soviétiques, par interrogatoire des prisonniers et recoupement d’informations, sont aussi persuadés que les Allemands ont expédié un groupe d’élite de 20 pilotes chevronnés au-dessus du Kouban dès la fin mars 1943.

Dès le mois de mars, la 216e division de chasse mène près de 50% des combats aériens au-dessus du Kouban et revendique 70% des victoires. Les pilotes enchaînent parfois 3 ou 4 sorties par jour, dorment deux à trois heures par nuit. Le 45e régiment de chasse se pose à Krasnodar le 9 mars 1943, avec 17 P-39 et 2 P-40 : il est directement subordonné à la 4e armée aérienne. Dès le 18 mars il aligne 18 P-39 et 8 P-40. Le 9 avril, le 16e régiment se pose à son tour avec 32 avions. Dès la première sortie, le 10 mars, le 45e régiment revendique 6 bombardiers abattus (5 Ju 88 et 1 He 111). Dès la fin mars, la chasse allemande se montre très agressive, volant en formations de 4 Bf 109. Certains pilotes de P-39 n’hésitent pas à recourir à l’éperonnage (Taran) pour défendre des camarades en difficulté. Parmi ces pilotes soviétiques qui entament le combat sur P-39, on compte de futurs as des VVS, comme Ivan Babak et Boris Glinka.

Usine d'assemblage de P-39 aux Etats-Unis.

Usine d’assemblage de P-39 aux Etats-Unis.

Le capitaine Pokryshkine joue un grand rôle pour faire évoluer les tactiques de la chasse soviétique. Il y travaille en fait depuis 1942 mais ces innovations ne sont adoptées qu’à la mi-1943 par le commandement de l’aviation soviétique, puis généralisées. Pokryshkine commande la 1ère escadrille du 16e régiment de chasse, qui arrive à Krasnodar le 9 avril 1943. Dès la première sortie, le 10 avril, Pokryshkine, qui mène un groupe de 6 Airacobras pilotés par ses « disciples » de la « formule de la terreur », fait abattre par ses pilotes 3 Bf 109. Des conférences ont lieu à Krasnodar, réunissant les pilotes et les officiers commandants d’unités, et jusqu’au général Vershinine, le patron de la 4e armée aérienne. Les modifications tactiques sont discutées et sanctionnées après, parfois, de vifs débats. Quand le 3e corps de chasse arrive dans le Kouban, début avril 1943, des pilotes expérimentés de la 216e division de chasse sont envoyés pour les prendre en main. Parmi eux, les frères Boris et Dmitriy Glinka, du 45e régiment de chasse, qui à eux deux comptent déjà 30 victoires. En avril 1943, Pokryshkine apporte une modification d’ordre technique : il fait relier les interrupteurs de tir du canon de 37 mm et des mitrailleuses cal. 50 du P-39, jusqu’ici séparés, pour concentrer la puissance de feu [4].

Des P-39 en URSS

Des P-39 en URSS

A côté de la 216e division de chasse, d’autres unités reçoivent le P-39. Le 298e régiment de chasse est le premier équipé de P-39D. Ce régiment a toujours combattu sur le front sud, d’abord sur I-153 et I-16 puis sur Yak-1. Il touche, en janvier 1943, 21 P-39D2 équipés d’un canon de 20 mm et 11 P-39K1 armés d’un canon de 37 mm. Commandé par le lieutenant-colonel Ivan Taranenko, le 298e régiment de chasse est déployé au-dessus du Kouban le 17 mars 1943. Assigné à la 219e division de bombardement pour protéger ses Pe-2, il subit sa première perte deux jours plus tard. En cinq mois, le régiment revendique 167 appareils abattus pour 30 avions perdus et 11 avions très endommagés. Le major Semenishin, qui succédera à Taranenko à la tête du régiment en juillet (et qui devient 104e régiment de la Garde en août, intégré dans la 9e division de chasse de la Garde), est un vétéran de la guerre russo-finlandaise. Il est fait héros de l’Union Soviétique le 24 mai 1943, après avoir abattu 8 avions individuellement et 7 en collaboration [5].

Stéphane MANTOUX

 

 

 

Bibliographie :

Von Hardesty et Ilya Grinberg, Red Phoenix Rising. The Soviet Air Force in World War II, University Press of Kansas, 2012.

Dmitriy Loza, James F. Gebhardt et Von Hardesty, Attack of the Airacobras. Soviet Aces, American P-39s, and the Air War against Germany, University Press of Kansas, 2002.

George MELLINGER et John STANAWAY, P-39 Airacobra Aces of World War 2, Aircraft of the Aces 36, Osprey, 2001.

 

 

[1]   Cf notamment Von Hardesty et Ilya Grinberg, Red Phoenix Rising. The Soviet Air Force in World War II, University Press of Kansas, 2012, p.104-165.

[2]   Dmitriy Loza, James F. Gebhardt et Von Hardesty, Attack of the Airacobras. Soviet Aces, American P-39s, and the Air War against Germany, University Press of Kansas, 2002, p.vii-xiii et 1-10.

[3]   Dmitriy Loza, James F. Gebhardt et Von Hardesty, Attack of the Airacobras. Soviet Aces, American P-39s, and the Air War against Germany, University Press of Kansas, 2002, p.19-25.

[4]   Dmitriy Loza, James F. Gebhardt et Von Hardesty, Attack of the Airacobras. Soviet Aces, American P-39s, and the Air War against Germany, University Press of Kansas, 2002, p.25-116.

[5]   George MELLINGER et John STANAWAY, P-39 Airacobra Aces of World War 2, Aircraft of the Aces 36, Osprey, 2001, p.55-57.

(1 commentaire)

  1. Montat

    Bonjour, M.Mantoux,

    Merci pour vos compléments d’information qui sont toujours très instructifs.
    Les Etats-Unis et de nombreux pays alliés ( dont les FFL en Afrique du Nord ) utilisèrent l’Airacobra. Toutefois, il manquait de maniabilité et était moins efficaces que les P-51 ou les Spitfires.
    Mais, le Bell P-63 Kingcobra qui lui succéda fut très apprécié des Russes. Et, pas uniquement pour son canon de 37 mm.
    Voir le lien ci-dessous:

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Bell_P-63_Kingcobra#mediaviewer/Fichier:P63Cfamilyweb.jpg

    Salutations.

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